La Belle est la Bête
Il paraît que la laideur peut être fascinante... Personnellement je n’ai jamais éprouvé ce sentiment. C’est pourtant le fil conducteur de l’épisode des Masters of Horror réalisé par le grand Dario Argento.
Dans Jenifer, sorti en 2006 en DVD, on assiste à la lente descente aux enfers d’un flic, Franck, qui tombe sous le charme d’une étrange créature. En effet, Jenifer a un corps de rêve mais un visage à faire peur. Totalement défigurée, mais de manière non naturelle, elle exerce une fascination sans limite sur les hommes. Elle ne parle pas mais sait se faire comprendre par des gémissements de chiot... Sa laideur attire et répugne à la fois.
Après l’avoir sauvée, Franck le policier la ramène chez lui et déclenche une série d’événements qui lui seront fatals. Sa femme le quitte, car outre son faciès grimaçant et effrayant, Jenifer a un comportement répugnant : elle dévore le chat de la maison avec force grognements. A partir de là, plus aucune limite dans le scénario : elle tue et dévore, et Franck essaie tant bien que mal de la protéger et de protéger les autres de sa furie meurtrière... jusqu’à la scène finale, en miroir de la scène d’ouverture.
Dario Argento aime les meurtriers sanglants, et Jenifer ne fait pas exception à la règle. Le sang coule à flot, le spectateur est bien souvent à la limite de la nausée, certaines images sont insoutenables. Mais comme toujours, le propos du réalisateur n’est pas seulement de choquer. Comme il le dit lui-même « Il n’y a jamais rien de gratuit dans mes films ». Effectivement, ici, Dario Argento nous propose une sorte de lecture inversée de la Belle et la Bête : Jenifer est la Bête, au sens premier et au sens second du terme. Sa laideur préfigure son âme noire, ses tendances sadiques et sa pulsion de mort. Mais ce n’est pas aussi simple, car son comportement muet et sa façon de se blottir dans les bras des hommes qu’elle envoûte lui donne un côté naïf et presque attachant... Attirance et répulsion, les deux même facettes d’une seule femme. Elle agit comme une drogue sur ses victimes, qui perdent tout sens de la réalité.
L’histoire, Dario l’a adaptée d’une bande dessinée des années 70, en l’agrémentant d’un aspect sexuel et violent. On retrouve ce côté assez contrasté des films du réalisateur. Il met en scène une héroïne « anormale » qui à un moment se retrouve rejetée par tous – ce que l’on voyait aussi dans Phenomena. Mais à côté du gore et de l’horreur, on assiste à l’émergence d’une veine presque comique – le burlesque n’est jamais très loin, la farce surgit au détour d’une situation tragique.
Jenifer peut apparaître comme un film de série B au spectateur inattentif. Le format imposé par la série dicte en effet des raccourcis pénalisants pour l’histoire (je pense notamment aux clichés liés au métier de policier : Franck mange des beignets à sa pause, son coéquipier est un italo-américain doté d’une voix rauque, il a des problèmes familiaux et de couple...). Le comportement du héros aurait aussi mérité un peu plus d’éclaircissements, notamment pour faire apparaître les motivations de son attachement à Jenifer. Mais il reste un film qui marque, à la fois par le travail esthétique et par l’histoire. Nous ne sommes pas au même niveau de discours politique que dans Vote ou Crève, c’est certain, mais nous assistons tout de même au travail d’un maître du genre, un de ceux qui savent appuyer là où ça fait peur. Et ça, c’est sans prix...
Par Caramia, Mardi 13 Fevrier 2007 à 09:21 GMT+2 dans Les séries zaussi... (article, RSS)

La Fée, promis, un jour je parlerai du côté sombre et malsain des films de Disney !





