Nosferrrrrrratu
Il est des films que personne ou presque n'a vu, mais que tout le monde connaît, des films tellement célèbres qu'ils sont entrés dans l'inconscient collectif et que leurs images restent gravées en chacun de nous.
Nosferatu en fait partie.
Ce film allemand du début des années 20, tourné par Murnau, relate les aventures d'un vampire largement inspiré du célèbre Dracula de Bram Stoker. Mais ce n'est pas de Nosferatu dont je veux vous parler aujourd'hui. Non, j'aimerais vous raconter ce que j'ai ressenti en regardant L'Ombre du Vampire de E. Elias Mehrige, qui reprend - avec quelques libertés - l'histoire du tournage de ce film si célèbre et paradoxalement si méconnu.
Mais encore une fois, reprenons depuis le début. Berlin, 1921 : alors que la veuve de Bram Stoker vient de lui refuser le droit de porter à l'écran Dracula, le réalisateur allemand Murnau (John Malkovich, parfait comme à son habitude) commence tout de même le tournage de son film Nosferatu et renomme son personnage Comte Orlock. Le projet reste auréolé de mystère aux yeux même de son équipe, puisque la vedette masculine du film, l'homme qui tiendra le rôle du Comte sanglant, reste un inconnu. Il s'agirait d'un certain Max Schreck, qui les rejoindra plus tard sur le tournage et qui pousse le perfectionnisme à n'apparaître en public que sous les traits de son personnage. D'origine russe, ou pas, on ne sait pas trop, il les rejoindra directement en Slovaquie où une partie des scènes doit être tournée en extérieur.
Bien entendu, ledit Shreck (à ne pas confondre avec un certain ogre vert) a une apparence repoussante, sinon effrayante : d'un teint blême tirant vers le jaune, les yeux exorbités, pas un poil sur le caillou, les ongles aussi longs que des couteaux, il semble engoncé dans un costume sombre qui souligne sa silhouette spectrale. Il reste à l'écart de l'équipe, s'attirant rapidement leur méfiance... Et alors que des événements étranges commencent à se produire - vous savez, des gens qui disparaissent, ce genre de choses - un climat macabre s'installe. Le producteur du film et le nouveau directeur de la photographie Wagner - le précédent étant a priori mort - commencent à avoir des doutes sur l'humanité même de cette vedette hors normes.
Et l'ambiguïté subsiste tout au long du film quant à la nature vampirique de Schreck. Visiblement le réalisateur Murnau est au courant de « quelque chose » et il apparaît clairement qu'il a passé un pacte avec lui. Il accepte de tourner dans « l'œuvre » du réalisateur, en échange il aura la joie « d'obtenir » la jolie Greta Schroder, l'actrice du film. La nature de ce « gain » n'est pas clairement définie, mais le spectateur avisé se doute bien que les intentions de ce singulier personnage ne sont pas tout à fait pures. Vampire ou pas ? La scène finale - que je ne raconterai pas - lève le voile.
L'Ombre du Vampire est un film atypique. Film d'horreur sans vraiment l'être - honnêtement à aucun moment on ne sursaute, ne frissonne ou ne ferme les yeux - il offre plusieurs niveaux de lecture et de réflexion. On peut le voir comme un documentaire sur le cinéma de l'époque, quand on disait « Resserrez l'iris » au début d'une scène et que le champ devient effectivement rond, quand le cinéma (« moving picture ») commençait à peine à concurrencer le théâtre et que les cinéastes portaient de drôles de petites lunettes rondes sur le tournage. Le film lui-même exsude un délicat parfum de nostalgie, entrecoupé des scènes de Nosferatu et des panneaux du cinéma muet expliquant les éléments de l'intrigue.
On peut également aborder L'Ombre du Vampire comme une extraordinaire performance d'artistes, avec un Malkovich totalement absorbé dans son rôle de réalisateur prêt à sacrifier tout pour son Art (ne pas oublier la majuscule). Quant à Max Screck/Le Comte Orlock, c'est un Willem Dafoe méconnaissable qui lui donne vie. Et il faut bien avouer qu'il est saisissant de réalité dans ce personnage : le souffle rauque, les gestes saccadés, les mimiques grimaçantes collent bien avec l'image que l'on se fait de Nosferatu. Le reste du casting (le dandy Cary Elves qui donne corps au cameraman et la jolie Catherine Mac Cormack dans le rôle de Greta) semble par comparaison bien fade... Qu'importe, on est sous le charme de ce magnifique duo d'acteurs.

Mais si le film ne fait pas peur en lui-même, il dérange profondément. Peu à peu on se sent mal à l'aise devant les agissements des personnages. Drogués à la morphine ou au laudanum ; les membres de l'équipe se comportent parfois bizarrement. Et que dire de Murnau qui perd visiblement tout sens moral devant son envie obsessionnelle de tourner son film ? Il ira loin, très loin, jusqu'aux portes de la folie. Finalement, c'est peut-être lui le vampire... Qui sait ? Dans tous les cas, L'Ombre du Vampire est l'incarnation de l'obsession. On pourrait même faire l'analogie avec le mythe de Faust, tant l'accord entre le réalisateur et l'acteur (le vampire ?) fait penser à un pacte diabolique...
Enfin, et surtout, ce film est l'histoire d'un tournage et son propos fait clairement apparaître la notion parfois floue entre la réalité et l'illusion. Ici, un acteur incarnant un vampire en est (ou croit en être) un. Les protagonistes perdent peu à peu toute notion de raison ou de réalité, poussés par la drogue ou par leurs envies. Le réalisateur se consume littéralement dans son art, l'actrice est prête à de nombreux sacrifices, le producteur consent à tout pour sauvegarder son investissement. Magistral cours de comportements humains...
Ce film, qui n'est pas exempt de défauts - j'ai trouvé que l'histoire était parfois un peu trop saccadée - est tout à fait singulier. Il met en valeur un autre film, définitivement entré dans l'Histoire et nous parle, une fois n'est pas coutume, d'un vampire aux antipodes des créatures sexy que nous imaginons. Le Comte Orlock n'est pas Dracula, et Nosferatu n'est pas Entretien avec un vampire. Il s'agit d'un film réaliste, presque un documentaire. Un film que, je le répète, personne ou presque n'a vu, mais que tous connaissent. Un film tourné à une époque ou chaque film était avant tout considéré comme une oeuvre d'art... Une époque presque révolue aujourd'hui...

L'Ombre du Vampire (Shadow of the Vampire) - 2000
Réalisé par E. Elias Mehrige
Avec John Malkovich, Willem Dafoe, Cary Elves
Scénario de Steven Katz
Par Caramia, Vendredi 8 Juin 2007 à 14:20 GMT+2 dans Scary Movies ! (article, RSS)






